On nous enseigne presque toujours la même histoire : avant la monnaie, les gens faisaient du troc, et comme le troc était trop compliqué (il fallait trouver quelqu'un qui a exactement ce que tu veux ET qui veut exactement ce que t'as [la fameuse « double coïncidence des besoins »]), on aurait collectivement inventé la monnaie pour régler le problème.
Cependant, David Graeber (dans son livre Debt: The First 5000 Years) montre qu'il n'existe à peu près aucune preuve anthropologique que ça s'est passé comme ça. Oui, le troc a existé, mais c'était loin d'être le mode de fonctionnement dominant qu'on nous décrit. Et quand on y pense concrètement, ça devient vite absurde : « une vache vaut trois moutons », mais quelle vache? Jeune ou vieille? Grosse ou maigre? Malade ou en santé? Même chose pour les moutons... et là fait l'arbre des possibilités 1 jeune vache maigre vaut-elle 2 jeune mouton maigre et 1 plus vieux mouton malade. Essayer d'établir un taux de change précis à chaque échange, entre chaque bien, il existe certaines preuves de ce genre de système, mais ça demeure très compliqué à utiliser.
Ce qui se passait réellement, c'est que les gens opéraient surtout à travers une dette morale. Il n'y avait pas d'argent (pièces d'or) à cette époque (-3200) : c'était ton cousin, ton voisin, ton ami qui te donnait ce dont t'avais besoin maintenant, et tu le lui redonnais plus tard. Le plus intéressant, c'est le « combien » : puisque la dette est morale et non chiffrée, le sentiment d'être redevable ne se quantifie pas précisément. Parfois l'entente est claire (« redonne-moi telle chose la prochaine fois que tu peux »), parfois c'est complètement informel et la personne va, un jour, redonner quelque chose, souvent au moment où elle a justement ce dont l'autre a besoin.
Les preuves les plus anciennes de ce système de dette ne sont même pas de la monnaie au sens propre : ce sont des écritures cunéiformes dans l'argile, en Mésopotamie du Sud, qui datent d'environ -3200 (donc avant l'apparition de tout ce qui ressemble à de l'argent tel qu'on le connaît). Ces tablettes enregistraient qui devait quoi à qui : salaires, loyers, livraisons prévues... et même des prêts. Et ces dettes se réglaient en commodités bien réelles : orge, huile, laine, bétail, travail.
C'est là que ça devient intéressant historiquement : une autorité (un roi) qui doit lever une armée exigeait l'impôt en grain, pour nourrir ses soldats. Ça fonctionne... jusqu'à un certain point. Vers -2800, on trouve des traces d'utilisation informelle de lingots d'or et d'argent comme monnaie. Il y a une chose qui me dérange dans l'ordre du temps et que je n'arrive pas à expliquer et David Graeber semble simplement ignorer dans son livre : je trouve étrange que cette utilisation de l'or et l'argent ne commence pas en même temps que les plus anciennes preuves de bijoux en or et en argent, qui datent d'environ -4000. Intuitivement, je verrais un lien direct : les bijoux sont des objets de prestige, les rois s'en servent pour flexer sur le roi voisin/ennemi, donc ils cherchent à accumuler plus d'or et d'argent que leurs rivaux → et logiquement, les paysans auraient dû commencer à payer leurs impôts avec ça dès que les rois ont commencé à vouloir accumuler de l'or et de l'argent. Pourquoi un écart de mille ans entre les deux? C'est une question que je n'ai pas résolue.
Ce qui est plus clair, c'est pourquoi le grain cesse d'être suffisant : à un moment, le roi doit payer ses soldats (en particulier les mercenaires) et ceux-ci veulent pouvoir choisir eux-mêmes ce qu'ils consomment (boisson, vêtements, armes, compagnie...). Ils n'ont rien à faire d'un surplus de nourriture qu'ils ne peuvent pas tout consommer. Il faut donc un intermédiaire qui ne se détériore pas avec le temps, transportable, divisible et accepté comme moyen de paiement (caractéristiques de la monnaie selon les économistes)... le dernier point est super important : les rois ont commencé à utiliser l’or et l’argent, qui étaient déjà utilisés comme moyens de paiement informels depuis -2800, et en ont fait des pièces frappées vers -600. « Mais qui va accepter ces pièces? » Eh bien, les rois exigeaient ou forçaient simplement les paysans à payer leurs impôts avec ces mêmes pièces, qui étaient, comme par hasard, disponibles en offrant des biens et des services aux soldats de l’armée du roi.
Faisons un saut dans le temps. Au Moyen Âge, transporter de l'or est dangereux et peu pratique. On va donc le déposer chez quelqu'un en qui on a confiance et qui a déjà les moyens de le protéger : le goldsmith, qui possède déjà beaucoup d'or et d'argent, et sa propre sécurité privée. Les reçus de dépôt qu'il émet commencent à s'échanger directement entre les gens, comme si c'était de l'or.
C'est là que les goldsmiths réalisent quelque chose d'énorme : ils peuvent émettre plus de billets (reçus) qu'ils n'ont réellement d'or en réserve, et charger de l'intérêt sur ces prêts (ce qui était interdit par la religion à l'époque). C'est la naissance de la réserve fractionnaire.
À la fin du mois, les goldsmiths se rencontraient entre eux pour régler la différence nette entre ce que leurs clients respectifs avaient échangé… essentiellement, le règlement interbancaire, ou BIS, de l’époque. Il y a eu, à quelques reprises, des paniques bancaires, ou bank runs, qui affectaient même les goldsmiths relativement solides, simplement parce que tous les citoyens perdaient confiance dans le système dès qu’un goldsmith faisait faillite (quoique c’était davantage de la fraude qu’une faillite, puisqu’il n’était pas censé émettre plus de reçus que ce qu’il avait en réserve). Pour se protéger mutuellement, ils ont fini par former une sorte de cartel.
Au même moment, en Angleterre, les goldsmiths, les propriétaires terriens et les riches marchands voient leur pouvoir d'achat fondre chaque fois que le roi dilue la monnaie pour financer ses guerres. Leur solution : créer la Banque d'Angleterre et le principe d'émission d'obligations (bond issuance).
Si j'ai bien compris, le mécanisme est le suivant: imaginons une masse monétaire de 1 million. Les riches « déposent » 100 000 (en réalité, ils créent cet argent, en affirmant détenir l'or correspondant, alors que ce n'est pas vraiment le cas). La masse monétaire grimpe à 1,1 million, et le roi peut acheter à rabais ce dont il a besoin pour la guerre (puisque les prix n'ont pas encore rattrapé la nouvelle quantité d'argent en circulation). Après la guerre, le roi doit rembourser 100 000 + 10 000 d'intérêt, soit 110 000. Il prélève cette somme via les impôts sur l'ensemble de la population (dans une économie maintenant à 1,1 million). Au final : les 100 000 créés disparaissent, la masse monétaire redescend à 1 million, et les riches prêteurs repartent avec 10 000 d'intérêt... littéralement pris dans les poches du peuple via l'impôt.
Autrement dit, l'immense majorité de ce qu'on appelle « de l'argent » n'est jamais passée par une banque centrale : c'est du crédit créé, au jour le jour, par des banques commerciales.
La plupart des gens croient que la banque garde leur argent en sécurité, un peu comme un petit cochon géant dans lequel on y entrepose notre argent. La réalité, c'est que si un bank run massif se produisait demain, aucune banque ne résisterait, parce qu'aucune ne garde réellement l'équivalent de tous les dépôts en réserve, ainsi, cette banque n'aura pas les réserves nécessaire à la fin de la journée pour le BIS.
Légalement, dès que tu déposes de l'argent à la banque, cet argent ne t'appartient plus. La banque contracte une dette (un liability) équivalente envers toi, mais elle est libre d'en faire ce qu'elle veut. C'est l'exact opposé du principe du Client Money Rule.
La réalité, c'est que les banques prêtent avant même d'avoir « reçu » quoi que ce soit exactement comme les goldsmiths. Le modèle classique du « multiplier model » qu'on enseigne (un dépôt initial, une fraction gardée en réserve, le reste prêté, redéposé ailleurs, reprêté, etc., jusqu'à un plafond mathématique) ne correspond pas à la réalité : les banques créent le dépôt au moment même du prêt, sans attendre de dépôt préalable. Le prêt et le dépôt apparaissent simultanément.
Tout repose donc sur la confiance : confiance que l'emprunteur va rembourser, et confiance dans la liquidité générale du marché. La preuve la plus frappante, c'est qu'historiquement il existait bel et bien des règles de réserve fractionnaire minimale, mais ce n'est plus le cas depuis longtemps dans plusieurs pays : l'Australie depuis 1980, le Canada depuis 1994, le Royaume-Uni depuis 2009, les États-Unis depuis 2020.
Les banques commerciales n'ont, dans les faits, qu'une seule vraie contrainte : être capables de régler la différence nette avec les autres banques à la fin de la journée (BIS).
Prêter à une PME demande une analyse individualisée, lente et coûteuse : comprendre le secteur, connaître l’équipe de direction, évaluer un plan d’affaires. Prêter pour une maison, c’est standardisé : démographie, taux d’intérêt, salaire annuel de l’emprunteur. J’ai l’impression que, dans un monde parfait, le taux d’intérêt pour chacun varierait seulement en fonction du risque de l’emprunteur et que donc;

, où CF1 = amount borrowed by SME × r, Base Money in reserve 1 = Base Money que la banque juge adéquat de garder en réserve par rapport au risque que représente le crédit à la SME, CF2 = amount borrowed from a client to buy a house × r, Base Money in reserve 2 = Base Money que la banque juge adéquat de garder en réserve par rapport au risque que représente le crédit au client qui veut acheter une maison.
Autrement dit, le risque plus élevé que la banque prend en « prêtant » à une entreprise avec presque aucun collatéral, comparativement à un client qui veut acheter une maison, devrait être parfaitement comblé par un taux d’intérêt plus élevé, de sorte qu’en prenant en compte le risque respectif de chacun, ce ne soit pas plus rentable de créditer une entreprise ou un particulier pour de l’immobilier. Au final, outre les coûts asymétriques dans l’analyse personnalisée pour effectuer le prêt, créditer une entreprise plutôt qu’un particulier pour acheter une maison ne devrait pas changer grand-chose.
Cependant, de ce que j’ai compris, que ce soit la crise de 2008 ou l’éclatement de la bulle immobilière du Japon en 1990, l’origine de ça est un cercle vicieux : quand plusieurs personnes achètent de l’immobilier avec du commercial money par credit creation, les prix des maisons vont monter, augmentant alors la valeur du collatéral. Les banques vont voir l’appréciation de la valeur du collatéral sur leur balance sheet et vont se sentir plus confiantes à prêter davantage, rendant alors le crédit plus accessible. La boucle continue jusqu’à ce que ça éclate… J’ai l’impression que, même en sachant cela, il y a quelque chose par rapport au crédit immobilier que je n’ai pas compris, mais je n’arrive pas exactement à déterminer quoi.
Bretton Woods en 1944, qui ancre le dollar américain à l'or 1:35$ (et les autres monnaies au dollar) tiendra jusqu'à ce que Nixon y mette fin en 1971. Je comprends l’idée selon laquelle, avec une production croissante, si on utilise de l’or, alors la money supply, soit l’offre de monnaie, est limitée et il y aura ainsi de la déflation. La déflation est indésirable pour deux raisons : 1) ça encourage les gens à épargner maintenant et à acheter plus tard, ce qui a pour effet de ralentir l’économie; 2) ça n’encourage pas les gens à investir. Dans le cas inverse, avec de l’inflation, si on sait qu’il y a une inflation de 2,5 % par an, naturellement, ça pousse les gens à investir. Cela stimule l’économie et augmente les investissements dans la recherche et le développement (donc les avancées technologiques). Cela a tendance à stimuler le progrès, ce qui fait augmenter le niveau de vie moyen et permet d’avoir un avantage en matière de développement technologique (militaire, médical et économique) sur les autres pays.
Ainsi, pour maintenir un système où les prix sont fixes, sans inflation ni déflation, il faudrait faire varier la Money Supply proportionnellement à la création de valeur dans la société… mais c’est quelque chose qui, en pratique, est impossible à faire.
Il existe essentiellement 2 mécanismes :
Un des problèmes du QE, c'est qu'il n'y a aucune garantie que les nouvelles réserves servent à financer l'économie réelle et productive : les banques peuvent tout aussi bien les garder en réserve ou les utiliser pour financer des actifs non productifs (immobilier existant, matières premières), ce qui fait simplement gonfler leur prix sans créer de valeur nouvelle.
Ici, j'ai l'impression que Richard Werner a une réflexion intéressante que je n'ai jamais entendue ailleurs : si, durant un QE, les investisseurs ou les banques qui ont reçu des réserves en échange de leurs bons du Trésor utilisent cet argent pour acheter de l'immobilier, au final, c'est juste un échange de droits de propriété. Il n'y a aucune création de valeur ni de stimulation économique, puisque cet argent du QE n'est pas utilisé par des gens qui dépensent plus et font alors rentrer de nouveau des profits dans les comptes des entreprises. Autrement dit, ça fait juste augmenter le prix de biens déjà existants sans réellement stimuler l'économie.
Une façon de classer la monnaie selon son degré de liquidité :
Ce qui est frappant dans le livre, c'est l'écart entre la croissance du PIB (environ x9) et celle de M4 (environ x6000) sur la même période. Ce que je comprends c'est que l'immense majorité du crédit créé n'a jamais financé de nouvelle production, mais a plutôt gonflé le prix des non-productive assets déjà existants.
Quand quelqu’un emprunte, il y a deux issues possibles : soit il rembourse, soit c’est une perte que la banque encaisse. Concrètement, l’emprunteur A de la banque A a reçu un dépôt (création de commercial money) et, disons qu’il l’a dépensé chez un client de la banque B. À la fin de la journée, dans le BIS, la banque A envoie à la banque B de la Base Money. L’emprunteur A fait faillite et ne rembourse pas. Concrètement, la banque A a moins de Base Money en réserve.
Le problème, c’est que cette Base Money envoyée dans le BIS est super importante, car la banque A doit en avoir juste assez pour toujours, ou presque (dans le cas où elle emprunte overnight) pouvoir effectuer le BIS la journée même. Ce que je veux dire, c’est que si la banque A a 100 000 $ en réserve et a émis 1 000 000 $ de commercial money, les 100 000 $ sont censés être suffisants pour couvrir le BIS moyen à la fin de la journée. Overall, même si la quantité de Base Money en réserve de la banque A fluctue, ça devrait toujours revenir à 100 000 $… sauf si un emprunteur fait vraiment faillite.
Lorsque l’emprunteur A fait faillite, cela veut dire qu’il n’y aura pas de client de la banque B qui va renvoyer l’argent à l’emprunteur A, ce qui ramènerait la Base Money de la banque B à la banque A via le BIS. Imaginons que la perte soit de 10 000 $. On pourrait se dire que 10 000 $ sur 1 000 000 $, ce n’est pas si pire. Cependant, il faut comparer des pommes avec des pommes : c’est une perte de 10 000 $ pour la banque A, mais ça réduit ses réserves de central bank money de 100 000 $ à 90 000 $, et la banque A va avoir plus de difficulté à effectuer les prochains BIS pour la raison suivante: avant, pour effectuer le BIS, elle avait 100 000 de BaseMoney pour 1 000 000 de commercial money, ce qui donne un ratio de 10%. Maintenant, pour effectuer le BIS, elle a 90 000 de BaseMoney pour 990 000 de commercial money, ce qui donne un ratio de 9.1%
Le système du BIS me semble simple en théorie, mais assez abstrait malgré tout : dans la réalité, je ne comprends pas comment ça s’opère réellement, et j’ai l’impression qu’il me manque de l’information pour bien comprendre.